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 COEURS
DE VERRE
Vialatte avait-il
quelque idée sur le travail du verre ? L'a-t-il évoqué
au fil de ses encyclopédiques chroniques ? Je ne sais
plus. Sans doute aurait-il affirmé que le verre dépasse
l'homme, comme selon lui toute chose à l'origine immémoriale,
vaguement sorcière, voire divine.
Il semble que le verre ait toujours fait partie de la vie.
Sa présence est naturelle. Depuis quatre mille ans,
il n'est pas une civilisation qui n'en fasse état.
On imagine fort bien un matériau mûri dans les
profondeurs du sol sous le double effet de la pression et
de la température élevée, enfanté,
comme le diamant et l'obsidienne, par la patience des siècles.
Et si pourtant il n'est rien de tout cela, nous voulons continuer
à rêver. Car la naissance du verre ne peut se
réduire à un cours de physique, à quelques
équations, à des formules chimiques. Non ! Les
explications, pour rationnelles qu'elles soient, ne satisfont
pas la soif qu'à l'âme de mystères, de
prodiges quotidiens qui la confondent.
C'est comme vouloir quantifier la beauté. Essayer de
résumer l'amour à un théorème.
Face au miracle répété du verre la science
n'ose plus nous regarder. Elle se terre. L'homme a besoin
d'alchimie, de grimoires. Les maîtres verriers de Blangy
sur Bresle le savent.
Un étrange manège de boules de feu se déroule
dans le clair-obscur de l'atelier, un bâtiment où
le jour écarte ses doigts pâles à travers
les interstices du toit, trahissant la présence de
poussières en suspension dans l'air. Le four qui souffle,
énorme locomotive de tôles et de briques enchaînée
au centre de l'atelier, mijote à mille quatre cents
degrés la matière en mutation et impulse au
travail le rythme de ses exigences. Un bruit de forge couvre
les voix, des ventilateurs brassent l'air, la chaleur qui
rayonne fouette les visages, envahit l'atelier, submerge hommes
et machines, privés d'échappatoire. On se dit
qu'il s'agit là d'un culte rendu à un dieu grondant
et crachant, quelque divinité maya à la face
fendue d'un sourire sanguinaire, prodiguant - mais au prix
de quels sacrifices - l'or bouillonnant.
Minium, silice, potasse, oxyde de plomb. Voici l'armée
des composants barbares. Comment concevoir le cristal, avant
sa métamorphose, sous la forme d'une poudre orange
cru ? Sous la violence de la chaleur l'opacité devient
transparence... Comme dans l'éblouissement des premiers
instants du monde s'opère le mélange intime,
indissociable de la lumière avec la matière.
Le flacon que je tiens à la main, qui accorde à
mon parfum son contenant, c'est à dire sa forme tangible,
autre qu'olfactive, et emprisonne un rêve, se souvient-il
qu'il fut ce sable dense ? Et ce cendrier opalin où
échouent les résidus des tristes substances,
qui inondent nos poumons, de nos maudites habitudes ? ...
Rudesse et délicatesse fusionnent dans l'art du feu
autour de nous évoluent des Cyclopes orfèvres.
Le cueilleur prélève dans la gueule rouge du
pot la pâte incandescente au moyen de la mort, tige
de métal garnie d'un tampon d'argile : seuls intermédiaires
entre l'homme et son brûlant chargement. Là s'achève
l'aventure thermodynamique eu verre. Là commence la
transformation qui lui donnera sa forme définitive.
Sa docilité dépend de la main qui le modèle.
La pâte rebelle et fantasque daigne ainsi se plier aux
désirs des hommes. Se laisser apprivoiser. Elle sera
moulée, étirée, cisaillée, chauffée
de nouveau. Sur son escabeau un étonnant démiurge,
à la force de la bouche, noie une bulle d'air au cœur
de l'embryon vitreux. D'une seule bouffée d'haleine
il insuffle une âme à la matière, l'arrache
à sa condition minérale. Nous croyions la technique
révolue, perdue, elle témoigne à Blangy
d'une vitalité tenace.
Brûler une étape est exclu. Chacune d'elle est
irremplaçable, elle a son importance, et, bien plus
que cela, son sens. Les gestes se synchronisent en un ballet
précis. De leur étroite interdépendance
naît la solidarité entre les hommes qui les accomplissent.
On ressent l'élan commun, le faisceau des efforts aimantés
par un seul but. Une spectaculaire, irrésistible bravade
consiste à allumer sa cigarette à même
la sphère à peine sortie du four. Mais la désinvolture
masque la vigilance extrême. L'inattention peut coûter
cher. De ce labeur inlassable émane un souci constant
de perfection, comme si chaque pièce réalisée
remettait en question son créateur, comme si la valeur
de ces artistes serviteurs du verre devait se renouveler avec
elle.
Le visiteur des lieux voudrait questionner la mémoire
de la brique réfractaire, de l'argile poreuse des pots,
mémoire de la poussière et des murs gavés
d'images. Mémoire des hommes, surtout, qui berce tant
de secrets transmis et farouchement gardés, tant de
rêves cristallisés. On tente de capter des traces
superposées, enchevêtrées que le temps
a rendu presque palpables. La photographie nous confère
le pouvoir de figer l'instant, de l'isoler, de le clouer comme
un corbeau à une porte. Elle révèle la
présence de ces traces, les projette comme un hologramme
pour en restituer l'intégrité, pénètre
au-delà de la surface des choses. On y plonge, dans
la brève étincelle d'un regard. Sur fond de
poussières, chaleur et autres ingrédients infernaux,
des visages, des sourires défilent, volés aux
mailles du temps.
Les images rendent hommage au travail de ces hommes. Comme
dans un discret murmure elles le magnifient. L'on s'interroge.
Et on comprend. Ceux qui œuvrent ici ont choisi. Un très
ancien et très noble savoir-faire est en jeu : ils
en sont les dépositaires. Les maîtres. A Blangy
sur Bresle, ils veillent gravement sur la pérennité
d'une galaxie où gravitent d'innombrables soleils oranges,
une île où le temps se dilate et s'étire
pareil au verre fluide, suspendue au centre de la vie qui
nous bouscule, du fleuve qui nous emporte.
Rafaèle DECARPIGNY - septembre 1996
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